L’agriculture est une promesse à construire
- Nabster Zero
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RACHID BENAÏSSA. Ancien ministre de l’Agriculture
Suite à la publication des statuts de la fondation GRFI Filaha Innov, un groupe de réflexion qui se veut un espace libre, dont la mission est de contribuer, à travers l'analyse et la prospective, au développement durable des productions agricoles et des zones rurales ainsi qu’à la préservation des équilibres écologiques, El Watan a saisi l’occasion pour ouvrir ses colonnes au Dr Rachid Benaïssa (président d’honneur de la Fondation, ancien ministre de l’Agriculture et du Développement rural), et ce, en marge de la conférence qu’il a animée, jeudi, au siège de la fondation à Ouled Fayet, à Alger, autour de la thématique intitulée : « Moderniser l’agriculture : Mémoire et perspective », devant un parterre d’experts et d’enseignants universitaires. Notre interlocuteur a tenu à apporter un éclairage sur les défis et les enjeux d’une agriculture qui connaît une mutation profonde. Focus.
Propos recueillis par Farouk Baba-Hadji
Lors de votre conférence sur la modernisation de l’agriculture en Algérie, vous développez une réflexion autour des forces structurantes du secteur. Pouvez-vous nous éclairer davantage sur cette vision et sur le cheminement progressif qui doit se construire ?
Dans cette perspective, plusieurs axes structurants orientent la modernisation : la valorisation du capital humain, les sciences agricoles appliquées aux territoires, la transition technologique, le développement durable, la sécurisation foncière, la santé intégrée, à travers le concept « One Health », la modernisation institutionnelle, les dispositifs d’assurance et de financement, et la régulation des marchés agricoles. Il faut savoir que le développement agricole et rural constitue aujourd’hui un levier central du projet national. La planification territoriale intégrée devient indispensable pour transformer les espaces ruraux en vecteurs de cohésion, de production et de résilience. Les ruptures climatiques et géopolitiques imposent désormais des capacités d’anticipation et d’adaptation permanentes. Dans ce contexte, l’innovation et l’hybridation des savoirs locaux et scientifiques apparaissent comme des conditions essentielles de réussite.
Vous faites allusion au savoir-faire agricole dans les zones rurales ?
L’avenir des territoires ruraux ne repose pas uniquement sur l’agriculture. Il dépend également de la diversification des activités économiques : agro-industrie et chaînes de valeur agricoles, tourisme rural et patrimonial, développement des énergies renouvelables et activités liées à l’économie de la connaissance. La trajectoire la plus féconde serait celle d’une transformation territoriale intégrée, où agriculture, économie rurale et aménagement du territoire évoluent de manière cohérente.
Dans votre intervention, vous liez, à titre d’extrapolation, les enjeux du futur au passé, à la mémoire des populations évoluant chacune dans sa sphère naturelle, du littoral aux territoires intérieurs du pays, qu’il s’agisse du Sahara, de la steppe ou des montagnes. Comment réussir, selon votre perception, à enraciner le progrès agricole et améliorer son gain dans ces zones ?
Il s’agit tout simplement de faire un retour en arrière, relire le passé est une manière d’éclairer le présent et de donner sens aux processus de modernisation agricole, particulièrement dans un pays riche de la diversité de ses territoires, de la profondeur de ses savoirs et de la vitalité de son potentiel humain. Dans cette perspective, l’agriculture n’apparaît plus comme un problème à gérer, mais comme une promesse à construire, un espace où se rencontrent les dynamiques du territoire, de la société et de la connaissance. L’enjeu dépasse ainsi la seule augmentation de la production. Il s’agit de comprendre les forces profondes qui structurent les transformations agricoles et orientent leurs trajectoires. Par ailleurs, il y a lieu de vous rappeler que les politiques agricoles post-indépendance illustrent un double défi : répondre aux urgences alimentaires tout en construisant des fondations durables. Dans les années 1970, l’objectif était l’autosuffisance alimentaire, avec structuration institutionnelle et protection foncière. Dans les années 1990, la sécurité alimentaire s’accompagnait de réformes économiques. Au tournant des années 2009-2020, la souveraineté alimentaire devient prioritaire pour renforcer la maîtrise nationale face aux crises globales, à savoir la crise financière mondiale dite crise des subprimes, puis le Covid-19.
La cohésion territoriale repose sur une géographie de la confiance faite de circulation des savoirs, d’échanges économiques et de coopérations. Enfin, le progrès agricole s’enracine dans une économie du savoir fondée sur la capacité à produire, partager et mettre en œuvre la connaissance, moteur d’un développement durable et maîtrisé. Pour revenir à votre interrogation, chaque territoire révèle ainsi une vocation particulière. Le Sahara s’affirme comme un espace d’expérimentation et d’innovation face aux contraintes extrêmes. Les steppes jouent un rôle d’équilibre écologique et de sécurité agricole nationale. Les montagnes conservent des ressources et des savoirs qu’il s’agit de régénérer. Les Hauts-Plateaux dessinent l’ossature d’une croissance territoriale équilibrée, tandis que le littoral constitue l’interface où se rencontrent production, urbanisation et planification. Dans cette articulation des espaces, la connaissance devient un facteur de production à part entière, transformant le territoire en levier de développement durable capable de relier mémoire, action présente et horizons d’avenir.
Certains observateurs avancent que la politique agricole algérienne a connu des résultats mitigés, depuis l’indépendance en passant par la Révolution agraire des années 1970, à essence idéologique jusqu’à la politique de Renouveau agricole et rural, inscrite dans un contexte économique libéral. Quel regard portez-vous sur ces ajustements successifs ?
Plus clairement, je dirais que l’évolution des politiques agricoles algériennes révèle moins des ruptures qu’une trajectoire marquée par des ajustements successifs entre étatisation et initiative privée, centralisation et territorialisation. Il y a eu la période de la Révolution agraire des années 1970, portée par un impératif de justice sociale et de reconstruction rurale, au sortir de l’ère coloniale, qui a profondément transformé les rapports fonciers et les structures agricoles, tout en limitant l’initiative individuelle et la dynamique productive. Lui a succédé quelques décennies plus tard la politique de Renouveau agricole et rural (2008-2013), dans un contexte économique libéral et de production agricole majoritairement privé, qui s’inscrit dans une logique de performance, de reconnaissance de la diversité territoriale et d’implication accrue des acteurs locaux, tout en maintenant une régulation publique structurante. Bien que ces périodes aient été marquées par des différences idéologiques et institutionnelles, ces deux expériences poursuivent un objectif commun : moderniser l’agriculture et organiser durablement les territoires ruraux. Leur mise en œuvre a été toutefois traversée par des dilemmes persistants qui se résumaient dans l'urgence sociale versus fondations structurelles, la gouvernance centralisée versus ancrage territorial…
Ce qui a déteint sur la politique actuelle…
Oui, cela a continué d’influer sur les choix actuels. Cela étant, les réponses apportées semblent progressivement mettre fin à un débat idéologique, qui a trop duré, et stabiliser ces équilibres ; l'enjeu n’est plus seulement de réformer, sinon de moderniser l'agriculture en faisant attention de ne pas rompre l'équilibre entre cohésion nationale et dynamiques territoriales.
Quels sont les leviers qui permettent de moderniser l’agriculture visant à générer des résultats efficients. En d’autres termes, quel programme de résilience préconisez-vous pour assurer l’autosuffisance alimentaire chez nous et réduire davantage la dépendance aux importations, surtout en matière de produits céréaliers ?
L’agriculture contemporaine traverse une mutation profonde. Elle s’inscrit désormais dans une économie de la connaissance où innovation, sciences agricoles et intelligence territoriale deviennent des leviers essentiels. Dans cette nouvelle phase, la connaissance devient un facteur de production déterminant. Elle associe recherche scientifique, savoirs professionnels et expériences locales, transformant l'agriculture en un espace d'innovation et de valorisation des ressources. Il va sans dire que cette évolution renforce également la gouvernance du secteur en favorisant la diffusion des technologies, la transparence et la création d'emplois qualifiés.
Dans cette perspective, plusieurs axes structurants orientent la modernisation : valorisation du capital humain, sciences agricoles appliquées aux territoires, transition technologique, développement durable, sécurisation foncière, santé intégrée à travers le concept One Health, modernisation institutionnelle, dispositifs d’assurance et de financement, et régulation des marchés agricoles. La réussite de cette transformation repose également sur des institutions professionnelles solides capables de représenter les agriculteurs ainsi que les éleveurs, d’organiser les filières et de soutenir l’innovation dans les territoires. Il est essentiel donc que chaque institution et chaque acteur respectent pleinement le rôle dans la chaîne de construction d’une agriculture moderne, a fortiori lorsque les missions qui sont dévolues à tout un chacun sont définies par des textes réglementaires, des accords ou des engagements collectifs. La réussite collective est à ce prix.
F. B.-H.






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